Par Raquel Castro, thérapeute familiale spécialisée en accompagnement parental et développement de l’enfant près de Nantes.
Votre enfant se bouche les oreilles dans les lieux bruyants, refuse certains vêtements, se met à crier sans raison apparente; ou au contraire, semble ne rien ressentir, cherche à se cogner, à toucher tout ce qu’il croise. Les crises sensorielles chez un enfant avec TSA ne sont pas des caprices, ni des comportements à corriger. Elles sont la manifestation d’un système nerveux qui traite l’information différemment. Comprendre ce qui se passe réellement (et adapter l’environnement en conséquence) change tout pour l’enfant et pour la famille.
Nous n’avons pas 5 sens, mais 7, voire 9
En effet, on nous a appris à l’école que nous avons cinq sens : la vue, l’ouïe, le toucher, l’odorat et le goût. De fait, nous disposons également de deux systèmes sensoriels moins connus, pourtant fondamentaux dans le développement de l’enfant et dans la compréhension des crises sensorielles chez un enfant avec TSA :
Le système vestibulaire est situé dans l’oreille interne. Il gère l’équilibre, le tonus postural, la lutte antigravitaire, et transmet des informations sur le déplacement de la tête. Il est indispensable au contrôle postural et oculomoteur, et régule l’état d’éveil et d’alerte. Il fonctionne en lien étroit avec le système visuel et le système proprioceptif.
Le système proprioceptif joue un rôle primordial dans la construction du schéma corporel. Ancré dans les muscles, les tendons et les articulations, il informe le cerveau des angles formés par chaque articulation, de la vitesse, de la direction et de l’amplitude des mouvements. Il se superpose à la sensibilité à la pression et fournit les informations essentielles pour les réactions d’équilibre, d’appui et les ajustements posturaux. Il fonctionne en lien avec le système vestibulaire et tactile.
À ces sept systèmes s’ajoutent parfois deux autres : la nociception (perception de la douleur) et la thermoception (perception de la température). Ces systèmes-là aussi peuvent être atypiques chez un enfant TSA: ce qui explique qu’un enfant puisse ne pas réagir à une douleur qui serait insupportable pour un autre, ou au contraire être submergé par une légère variation de température.
Sensation et émotion : un lien indissociable
Effectivement, on ne peut pas parler de sensorialité sans parler d’émotions. Toute sensation a des conséquences à la fois organiques et psychiques, profondément liées à l’émotionnel. Ce n’est pas une métaphore : c’est une réalité neurologique.
La sensorialité impacte directement notre confort, notre bien-être, notre irritabilité. Ce qui peut sembler anodin pour un enfant neurotypique — le bourdonnement d’un néon, la couture d’une chaussette, l’odeur de la cantine — peut déclencher chez un enfant TSA une réaction physiologique réelle, comparable à un état de stress intense. C’est indissociable.
C’est pourquoi les crises sensorielles ne sont jamais « pour rien ». Elles sont toujours la réponse d’un système nerveux dépassé par ce qu’il reçoit.
Comprendre les profils sensoriels : hyper ou hypo ?
En réalité, il existe un seuil de perception basé sur la théorie de l’intégration sensorielle. Or, chez l’enfant TSA, ce seuil peut être trop bas ou trop élevé. Et c’est de là que naissent les comportements qu’on observe au quotidien.
Quand le seuil est trop bas : l’hypersensibilité
De ce fait, l’activation neuronale est élevée face aux stimuli du quotidien. Le canal sensoriel est trop ouvert : trop de stimulations arrivent au cerveau en même temps, et le cerveau a du mal à s’habituer. Concrètement, cela donne deux profils comportementaux distincts :
D’un côté, ce profil hyperréactif: l’enfant est irritable, facilement distrait, interrompt ce qu’il fait au moindre stimulus. Il peut sembler agité, imprévisible, difficile à « accrocher ».
Et donc, la stratégie est l’évitement: l’enfant se protège. Il se retire, s’isole, refuse certains environnements ou certaines textures. Les rituels sont importants : tout changement est une menace, car le changement signifie de nouveaux stimuli, donc une nouvelle surcharge potentielle. Ce profil-là est souvent moins visible et donc moins bien compris.
Quand le seuil est trop élevé : l’hyposensibilité
Alors que dans l’hypersensibilité le cerveau reçoit trop, ici il ne reçoit pas assez. L’activation neuronale est basse, le canal sensoriel trop fermé. Là aussi, deux profils :
De l’autre côté, il y a le profil hyporéactif: l’enfant semble apathique, peu réactif, « dans ses pensées ». Il peut laisser passer des signaux importants de son environnement sans y répondre. Ce n’est pas de l’indifférence : c’est que l’information n’arrive pas. Comme un entonnoir qui ne laisse pas passer ce qu’il devrait laisser passer.
Et la stratégie va être la recherche de sensations: pour compenser ce manque d’information, le cerveau va la chercher. L’enfant est constamment en mouvement, il fait du bruit, touche tout, se colle aux gens ou aux meubles, se balance, se cogne. Il ajoute de la stimulation à chaque expérience de sa vie quotidienne. Ce profil peut facilement être confondu avec un TDAH.
Ce qui se passe dans le cerveau lors d’une crise sensorielle TSA
Effectivement, imaginez que vous devez traiter simultanément le bruit de la cantine, la lumière fluorescente, l’odeur des repas, la sensation de votre voisin qui vous frôle et la voix de l’enseignant. Et tout ça, sans pouvoir filtrer quoi que ce soit. C’est ce que vit un enfant TSA hypersensible dans une situation ordinaire.
Le traitement de l’information sensorielle dans le TSA suit ce schéma :
- Les récepteurs fonctionnent: la stimulation sensorielle est bien reçue.
- Le cerveau ne fait pas bien son travail de modulation ou de discrimination: l’analyse cérébrale est défaillante.
- Les comportements deviennent inadaptés: non pas par mauvaise volonté, mais parce que la réponse motrice et émotionnelle est la seule disponible.
Les stimulations sensorielles ont un effet cumulatif. La surcharge sensorielle survient lorsque se forme un « bouchon »: trop d’informations en même temps, trop longtemps. Et c’est là que la crise éclate. Elle n’est pas le début du problème : elle en est la conclusion, souvent après plusieurs heures d’accumulation silencieuse.
Prévenir, protéger, anticiper : le plan d’action au quotidien
En effet, comprendre les crises sensorielles TSA, c’est le premier pas. Adapter le quotidien, c’est la suite!
Quatre verbes résument l’approche :
Prévenir les situations sensorielles difficiles à tolérer: identifier les déclencheurs spécifiques de votre enfant et les anticiper avant qu’ils surviennent.
Protéger des sensations gênantes et envahissantes: casque antibruit, vêtements sans coutures, lunettes teintées, choix des matières et des textures… Faites de recherches et soyez créatifs!
Anticiper en permettant à l’enfant de savoir ce qui l’attend: une photo du nouveau lieu, une présentation de la nouvelle personne, un planning visuel de la journée.
Aménager un environnement sensoriel structuré et adapté aux besoins spécifiques de votre enfant.
Aménager l’espace : penser chaque lieu comme un environnement sensoriel
En réalité, pour l’enfant TSA l’idéal c’est un lieu = une fonction. Cette cohérence aide l’enfant TSA à comprendre ce qu’on attend de lui dans chaque espace, et réduit la charge cognitive et sensorielle.
Quelques principes clés pour aménager un espace adapté :
La modularité: pouvoir modifier un lieu facilement, avec des claustra, des rideaux, des nappes, des séparations légères. L’espace doit pouvoir s’adapter à l’état de l’enfant.
Le mobilier: privilégier les meubles fermés, éviter la surcharge visuelle. Un espace épuré est un espace qui repose.
La lumière et le bruit: deux des déclencheurs les plus fréquents des crises sensorielles TSA. Lumières tamisées ou naturelles, réduction des bruits de fond, zones calmes accessibles.
Les supports visuels: affichages clairs, pictogrammes, emplois du temps illustrés. Ce que l’enfant peut voir, il peut l’anticiper. Ce qu’il peut anticiper, il peut le traverser.
Les espaces de fonction: distinguer clairement l’espace pour être seul, l’espace pour faire ensemble, l’espace pour être ensemble sans interaction obligatoire, et le sas de repli: cet espace précieux où l’enfant peut s’isoler quand la surcharge arrive, avant la crise.
Aménager le temps : la prévisibilité comme outil de régulation
Aalors que l’espace structure l’environnement physique, le temps structure l’environnement cognitif et émotionnel. Pour un enfant TSA, ne pas savoir ce qui vient ensuite est une source d’anxiété permanente, et donc de vulnérabilité sensorielle accrue.
Des outils simples et efficaces :
- Le Time Timer: une horloge visuelle qui permet à l’enfant de voir le temps qui s’écoule, sans avoir à le comprendre abstraitement.
- Le planning de la semaine, de la journée, de la demi-journée: avec pictogrammes des activités, pour que l’enfant puisse se repérer et anticiper les transitions.
- Le séquençage des activités: décomposer chaque tâche en étapes visuelles et prévisibles.
- Amener de la nouveauté dans les rituels: pas de changement brutal, mais des variations progressives et annoncées pour assouplir progressivement la rigidité.
- Préparer un nouveau lieu ou une nouvelle personne avec une photo, avant la première rencontre.
Un exemple concret : la cantine scolaire
Par exemple, la cantine est l’un des environnements les plus difficiles à tolérer pour un enfant TSA hypersensible : bruit cumulatif, odeurs fortes, promiscuité, imprédictibilité des files d’attente, lumière fluorescente, durée. C’est précisément le type de situation où la surcharge sensorielle est presque inévitable — sauf si des aménagements sont mis en place.
Quelques pistes concrètes, immédiatement applicables :
- Installer l’enfant dans un coin du lieu, dos au mur, avec moins de stimulations visuelles périphériques
- Proposer de manger au premier ou au dernier service
- Utiliser des fiches visuelles pour favoriser l’attente et permettre à l’enfant de savoir ce qui suit
- Prévoir un sas de sortie anticipée si la surcharge arrive en fin de repas
Ces aménagements ne sont pas des « privilèges ». Ils sont des compensations légitimes pour un système nerveux qui fonctionne différemment.
Quand consulter ?
En effet, si vous reconnaissez votre enfant dans plusieurs de ces profils, que les crises sensorielles impactent son quotidien à la maison, à l’école ou dans les activités, il est utile de ne pas rester seul avec ces observations.
Une évaluation du fonctionnement global de l’enfant (comportant notamment l’examen des processus d’intégration sensorielle, comme le recommande la Haute Autorité de Santé depuis 2017) peut être réalisée par une équipe pluridisciplinaire (psychomotricien, ergothérapeute, neuropédiatre). Elle permet de poser un regard précis sur le profil sensoriel de votre enfant et d’orienter les aménagements. Pour avoir des professionnelles et des informations fiables, vous pouvez vous rapprocher du Centre de Recherches pour l’Autisme de votre region. Voici celle en Loire-Atlantique: https://cra-paysdelaloire.fr/je-suis-un-particulier/
En parallèle, un accompagnement parental peut vous aider à comprendre le fonctionnement de votre enfant. Par exemple, à adapter votre quotidien et à construire votre propre boussole, celle qui vous permettra de l’aider à grandir selon ce qu’il est vraiment.
Vous souhaitez échanger sur la situation de votre enfant ? Prendre rendez-vous pour une consultation d’accompagnement parental.